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Pourquoi les Bretons de la région de Gourin sont-ils partis ?

Rester au pays ou partir : le cruel dilemme de la jeunesse gourinoise

Pendant des décennies, grandir dans la région de Gourin signifiait souvent être confronté, dès l’entrée dans l’âge adulte, à un choix particulièrement douloureux. Il fallait décider entre rester auprès des siens, dans un pays profondément aimé mais offrant peu de travail, ou quitter la Bretagne pour espérer construire une vie meilleure ailleurs.

Quand le partage des terres poussa les enfants des campagnes sur les routes de l’exil

La Révolution française transforma profondément la société rurale et, avec elle, l’avenir de nombreux enfants des campagnes. En supprimant les privilèges successoraux et en affirmant le principe d’égalité entre les héritiers — ensuite consacré par le Code civil de 1804 — elle mit fin aux avantages dont pouvait bénéficier l’aîné dans certaines régions. Désormais, au décès des parents, le patrimoine familial devait être partagé plus équitablement entre les enfants.

Cette réforme constituait un progrès majeur sur le plan de l’égalité. Mais, au fil des générations, elle eut aussi une conséquence importante dans les campagnes : les terres furent divisées en parcelles toujours plus petites. Certaines exploitations devinrent insuffisantes pour faire vivre convenablement plusieurs familles. Dans une région pauvre comme celle de Gourin, tous les enfants ne pouvaient donc plus espérer reprendre une ferme viable et vivre du travail de la terre.

Cent ans plus tard, le 31 mars 1889, Bertrand Bonnard, installé à Quimper mais originaire de Gourin, écrivait au maire de sa commune natale pour demander comment partir en Amérique avec sa femme et ses enfants. Il expliquait avec des mots simples et bouleversants qu’il ne gagnait pas suffisamment pour nourrir sa famille et que seul le coût du voyage l’empêchait encore de partir. Lire la lettre au complet en bas de cette page.

Pour les cadets comme pour les filles, les perspectives étaient souvent limitées : rester au pays en acceptant une vie précaire, chercher un emploi mal rémunéré ou partir. Beaucoup gagnèrent les grandes villes françaises, notamment Paris, tandis que d’autres choisirent une destination plus lointaine encore : l’Amérique.

Le morcellement des terres ne fut pas l’unique cause de cette émigration. La pauvreté, la pression démographique, les crises agricoles et l’absence d’emplois industriels jouèrent également un rôle essentiel. Ensemble, ces difficultés placèrent des générations de jeunes Bretons devant un choix douloureux : demeurer dans le pays qu’ils aimaient sans pouvoir y construire leur avenir, ou quitter leur famille et leur terre natale pour tenter de vivre dignement ailleurs.

Gourin par Yohann Hamonic

Vivre au pays, mais à quel prix ?

Pour un jeune Gourinois issu d’une famille modeste, les perspectives professionnelles étaient longtemps très limitées. L’agriculture faisait vivre une grande partie de la population, mais les exploitations étaient petites et ne permettaient pas toujours de nourrir toutes les générations d’une même famille. Les quelques emplois disponibles dans l’artisanat, le commerce ou les fermes voisines étaient souvent pénibles et faiblement rémunérés.

Rester au pays pouvait ainsi signifier accepter un salaire de misère, vivre dans la précarité ou même demeurer sans travail. Pourtant, partir n’avait rien d’une évidence. Ici se trouvaient la famille, les amis, la langue, les traditions, les paysages et tous les souvenirs de l’enfance.

Le jeune Breton se retrouvait alors pris entre son attachement à sa terre et la nécessité de gagner sa vie.

Partir pour ne pas subir

Lorsque le pays ne pouvait plus offrir d’avenir, l’émigration apparaissait parfois comme la seule issue. Certains prenaient la direction de Paris, où les hommes trouvaient notamment du travail dans le bâtiment, les chemins de fer ou les services, tandis que de nombreuses jeunes femmes devenaient domestiques.

D’autres allaient beaucoup plus loin. Ils traversaient l’Atlantique pour rejoindre les États-Unis ou le Canada, souvent encouragés par les lettres de parents ou de voisins partis avant eux. Là-bas, disait-on, le travail était abondant et les salaires plus élevés. Il devenait possible d’économiser, d’aider sa famille restée en Bretagne et, peut-être, de revenir un jour au pays avec suffisamment d’argent pour acheter une ferme ou une maison.

Mais derrière cette promesse d’une vie meilleure se cachait une véritable déchirure.

Dernier regard sur la famille avant de prendre la décision de partir.

Quitter son pays sans cesser de l’aimer

Ces jeunes ne quittaient généralement pas Gourin par rejet de leur terre natale. Au contraire, beaucoup partaient précisément parce qu’ils auraient voulu y vivre dignement, mais qu’ils n’en avaient pas la possibilité.

Il fallait dire adieu aux parents, parfois sans savoir si l’on pourrait les revoir. Il fallait abandonner les chemins familiers, les pardons, les fêtes, la langue bretonne et cette communauté villageoise dans laquelle chacun avait sa place. Puis venait la découverte d’un monde inconnu, d’une nouvelle langue et d’une société dont il fallait apprendre les règles.

L’émigration était donc rarement une simple aventure. Elle constituait un sacrifice : celui de l’éloignement en échange de l’espoir d’une vie meilleure.

Deux choix de société

Le jeune de la région de Gourin était finalement placé devant deux choix profondément injustes : vivre au pays dans la pauvreté, parfois sans emploi, ou s’expatrier pour pouvoir travailler, alors même qu’il aimait son pays et aurait souhaité y construire son avenir.

Ce dilemme donne tout son sens à la revendication apparue plus tard : « Vivre et travailler au pays ». Derrière cette formule se trouvait une aspiration élémentaire : ne plus être obligé de choisir entre ses racines et son avenir.

vivre au pays

Les milliers de Bretons partis en Amérique n’ont pas abandonné leur pays de cœur. Ils ont emporté avec eux leur identité, leurs souvenirs et leurs traditions. En créant de nouvelles communautés de l’autre côté de l’Atlantique, ils ont démontré qu’il était possible de quitter la Bretagne sans que la Bretagne ne les quitte jamais.

Leur histoire nous rappelle enfin une vérité essentielle : on ne devrait pas avoir à s’exiler simplement pour obtenir le droit de vivre dignement de son travail.

union des bretons saint-yves

Association Québécoise « Union des Bretons Inc. » à la cabane à sucre du Mont-Saint-Hilaire dans les années 90, lors de la Fête de la Saint-Yves.


Lettre à Monsieur le maire

Cette lettre représente bien plus qu’une demande de renseignements : elle témoigne de la pauvreté qui poussait alors certaines familles bretonnes à envisager l’Amérique comme leur dernier espoir d’une vie meilleure. Elle montre également que les départs se préparaient souvent en famille et par petits groupes, puisque François Pontou et les siens partageaient le même projet.

lettre à Monsieur le maire 1889

Ce document, fidèlement reproduit à l’identique par IA, a été reproduit dans le mémoire de maîtrise d’Anne Ligaon, intitulé Gourin au XIXe siècle. Grâce à ce travail, la voix de ces candidats à l’émigration nous parvient encore aujourd’hui, près de 140 ans plus tard.

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