L’émigration des Bretons de 1880 à 1970 : de Paris à New York, une histoire comparée
Entre la fin du XIXᵉ siècle et les années 1970, la Bretagne connaît l’un des plus importants mouvements migratoires de l’histoire française. Des centaines de milliers de Bretons quittent leur terre d’origine pour chercher du travail et un avenir meilleur. Deux destinations dominent largement : Paris et l’Amérique du Nord. Pourtant, ces deux migrations ne répondent pas aux mêmes logiques. Elles diffèrent par leur ampleur, leur organisation et leurs conséquences culturelles.
Comprendre cette double migration permet de mieux saisir l’histoire sociale bretonne et les liens transatlantiques qui unissent encore aujourd’hui certaines communes du Centre-Bretagne à New York.
Une Bretagne contrainte au départ

À la fin du XIXᵉ siècle, la Bretagne reste une région majoritairement rurale, pauvre et enclavée. L’économie repose encore largement sur une agriculture de subsistance. Le droit d’ainesse a disparu, les exploitations sont devenues petites, les rendements faibles et les perspectives limitées. La pression démographique aggrave la situation. Dans de nombreuses familles, il est impossible de faire vivre tous les enfants sur les terres.
Cette situation pousse des milliers de jeunes Bretons à partir. Le départ n’est pas un choix, mais une nécessité. Il concerne aussi bien les hommes que les femmes. Les premières vagues touchent surtout les campagnes du Finistère, du Morbihan et des Côtes-du-Nord, avec une intensité particulière dans le Centre-Bretagne.

Paris, première destination des Bretons
Paris devient très rapidement la principale destination des migrants bretons. La capitale attire par ses opportunités économiques. Elle offre du travail dans les services, le bâtiment et les administrations.

© Robert Doisneau. Bigoudène Place Bienvenue. Août 1959.
Une migration de masse
Entre 1880 et 1970, on estime que plusieurs centaines de milliers de Bretons s’installent en région parisienne. Les chiffres varient selon les sources, mais les historiens s’accordent sur un ordre de grandeur compris entre 400 000 et près d’un million de personnes si l’on inclut les descendants directs.
Dans les années 1950 et 1960, la présence bretonne à Paris est particulièrement visible. Elle constitue l’une des principales communautés d’origine régionale dans la capitale.
Le rôle des femmes
Les femmes jouent un rôle essentiel dans cette migration. Beaucoup deviennent domestiques dans les familles bourgeoises parisiennes. On parle alors des « bonnes bretonnes ». Ce phénomène est massif. Il contribue à structurer des réseaux d’entraide très efficaces.
Les hommes, de leur côté, travaillent dans le bâtiment, les transports ou les services publics. Ils participent activement à la transformation de la capitale et de sa banlieue.
Une installation durable
Contrairement à certaines migrations temporaires, l’installation des Bretons à Paris est souvent définitive. Les migrants fondent des familles, s’intègrent progressivement et contribuent à la croissance des banlieues. Des quartiers entiers accueillent des populations originaires de Bretagne.
L’Amérique du Nord, une destination plus lointaine mais structurée
Parallèlement à l’exode vers Paris, une autre migration se développe : celle vers l’Amérique du Nord. Elle reste beaucoup plus limitée en volume, mais elle présente des caractéristiques très spécifiques.
Des chiffres plus modestes

Photo BTA: Grand bal des Ajoncs de l’association bretonne aux Etats-Unis au Mannathan Center le 13 février 1965.
Les travaux d’historiens et de chercheurs, notamment ceux de Grégoire Le Cleac’h, permettent d’estimer le nombre de Bretons partis vers les Amériques à environ 100 000 à 120 000 personnes entre la fin du XIXᵉ siècle et les années 1970.
Parmi eux, environ 50 000 à 60 000 s’installent aux États-Unis, principalement à New York. Ces chiffres montrent clairement que l’émigration transatlantique reste minoritaire par rapport à celle vers Paris.
Une origine géographique ciblée
Contrairement à la migration vers Paris, qui concerne l’ensemble de la Bretagne, l’émigration vers l’Amérique du Nord est fortement concentrée dans certaines zones. Le Centre-Bretagne joue un rôle central, en particulier les régions de Gourin, Roudouallec, Scaër ou Le Faouët.
Cette concentration géographique explique la force des réseaux migratoires. Les départs se font souvent en chaîne, à partir de familles ou de villages déjà implantés à l’étranger.

Gourin City en Alberta (Canada)

Kermesse de la Saint-Yves – Cabane à sucre Mont Saint-Hilaire au Québec – 1998
Une migration organisée en réseaux
L’une des principales différences entre Paris et New York réside dans l’organisation de la migration.
Le principe de la chaîne migratoire
Dans le cas américain, les départs ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans des réseaux structurés. Un premier migrant s’installe, trouve un emploi et un logement, puis fait venir d’autres membres de sa famille ou de son village.
Ce système réduit les risques liés à l’émigration. Il facilite l’intégration et permet une insertion rapide dans le marché du travail.
Le rôle de la solidarité
La solidarité communautaire est très forte. Les Bretons s’entraident pour trouver du travail, se loger et s’adapter à la vie américaine. Cette entraide explique la constitution de véritables enclaves bretonnes dans des villes américaines et canadiennes.

Quartier des Bretons à Miltown (Michelin)
New York, capitale bretonne d’Amérique
À partir du début du XXᵉ siècle, New York devient le principal point d’ancrage des Bretons aux États-Unis.
Une présence marquée dans la restauration
La majorité des Bretons travaillent dans la restauration. Ils occupent des postes de serveurs, de cuisiniers ou de gérants de restaurants. Avec le temps, certains deviennent propriétaires d’établissements.

Ce secteur devient une spécialité bretonne à New York. Il offre des opportunités d’ascension sociale rapide.
Une identité préservée
Malgré l’éloignement, les Bretons conservent une identité forte. Ils maintiennent des liens étroits avec leur région d’origine. Les retours au pays sont fréquents. Les envois d’argent contribuent à l’économie locale en Bretagne.
Certaines communes du Centre-Bretagne voient apparaître des « maisons américaines », construites grâce aux revenus gagnés aux États-Unis.
L’article du New York Times du 22 février 1967
Un témoignage exceptionnel de cette présence bretonne à New York est fourni par un article du New York Times publié le 22 février 1967.

Une reconnaissance médiatique
Cet article met en lumière la communauté bretonne de la ville. Il souligne son importance dans le secteur de la restauration et son organisation en réseaux.
Pour un journal américain de référence, consacrer un reportage à cette communauté montre à quel point elle est visible et influente à cette époque.
Une communauté bien structurée
Le reportage décrit des Bretons solidaires, organisés et fiers de leur origine. Il insiste sur les liens étroits entre New York et certaines communes bretonnes, notamment Gourin.
Le témoignage d’Anna Daniel
Parmi les personnes citées dans l’article, Anna Daniel occupe une place particulière.

https://bretagnetransamerica.fr/2013/02/13/new-york-times-feb-22-1967 Photo: New York Times
Un parcours emblématique
Originaire de Gourin, Anna Daniel arrive à New York en 1914. Elle travaille d’abord comme domestique chez un avocat à Park Avenue. Elle épouse ensuite un chef cuisinier.
Son parcours illustre parfaitement celui de nombreuses Bretonnes de l’époque. Parties sans ressources, elles parviennent à s’insérer dans la société américaine grâce au travail et aux réseaux communautaires.
Un rôle actif dans la migration
Anna Daniel ne se contente pas de réussir son intégration. Elle participe activement au recrutement de nouvelles migrantes. Elle accueille des jeunes femmes à Ellis Island et les aide à trouver un emploi.
Ce rôle est essentiel. Il contribue à renforcer les réseaux migratoires et à assurer leur continuité sur plusieurs générations.
Une identité assumée
Dans l’article, elle affirme que New York est devenue sa maison. Cette déclaration résume le sentiment de nombreux migrants. Ils restent attachés à la Bretagne, mais construisent leur vie en Amérique.

Comparaison entre Paris et l’Amérique du Nord
L’analyse des flux migratoires bretons révèle deux modèles très différents.
Une différence d’échelle
Le premier élément est la différence de volume. Paris attire une majorité écrasante des migrants. L’Amérique du Nord ne concerne qu’une minorité.
Cette différence s’explique par la proximité géographique et les coûts du voyage. Partir à Paris est plus simple et moins risqué que traverser l’Atlantique. Toutefois, l’accueil des Bretons est plutôt discriminant, contrairement à New York où toute la population est immigrée.
Des logiques opposées
La migration vers Paris est diffuse et massive. Elle concerne toutes les couches de la population bretonne. Elle répond à une logique économique immédiate.
La migration vers l’Amérique est plus sélective. Elle repose sur des réseaux familiaux et communautaires. Elle nécessite une préparation et un soutien.
Des trajectoires différentes
À Paris, les Bretons s’intègrent progressivement dans la société française. Leur identité régionale s’atténue avec le temps.
À New York, la communauté bretonne conserve une identité forte. Elle se structure autour de réseaux professionnels et culturels. Elle entretient des liens durables avec la Bretagne.
Le rôle des travaux de Grégoire Le Cleac’h

Les recherches de Grégoire Le Cleac’h ont permis de mieux comprendre l’ampleur et les mécanismes de l’émigration bretonne vers l’Amérique.
Ses travaux mettent en évidence l’importance du Centre-Bretagne et la logique de réseau. Ils confirment que cette migration, bien que minoritaire, a eu un impact profond sur certaines communes.
Ils permettent également de quantifier plus précisément les flux migratoires et de les comparer à ceux dirigés vers Paris.
Une mémoire toujours vivante
Aujourd’hui, l’histoire de l’émigration bretonne reste très présente dans la mémoire collective.
En Bretagne
Dans des communes comme Gourin, cette histoire fait partie de l’identité locale. Des événements, des expositions et des associations entretiennent le souvenir des migrants.

Statue de la Liberté à Gourin
Aux États-Unis
À New York, les descendants de Bretons continuent de faire vivre cette mémoire. Certains restaurants et associations perpétuent les traditions.

Association BZH-NY (facebook)
Conclusion
Entre 1880 et 1970, l’émigration bretonne a profondément marqué l’histoire sociale de la Bretagne. Elle a pris deux formes principales : un exode massif vers Paris et une migration plus restreinte mais structurée vers l’Amérique du Nord.
Les chiffres montrent clairement la domination de Paris. Mais l’exemple de New York révèle une autre dimension, plus visible et plus organisée. L’article du New York Times de 1967 en offre un témoignage précieux, notamment à travers la figure d’Anna Daniel.
Cette double migration illustre la capacité d’adaptation des Bretons. Elle montre comment une population rurale a su s’insérer dans des environnements très différents, tout en conservant des liens forts avec sa terre d’origine.
Comprendre cette histoire, c’est aussi comprendre les racines des relations actuelles entre la Bretagne et l’Amérique du Nord.

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